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E-pétition : degré zéro de l’engagement citoyen ?

E-pétition : degré zéro de l’engagement citoyen ?
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Ne vous laissez pas berner par le suffixe : change.org, leader mondial de la pétition en ligne, n’est pas une gentille association ni une ONG comme le « .org » pourrait le laisser croire. Cette plateforme est une entreprise commerciale qui propose à chacun d’entre nous de lancer ou de signer des pétitions diverses et variées, d’intérêt général ou d’intérêts très particuliers, voire des pétitions à l’objectif carrément contestable. Sur le principe, on est pour : la pétition reste un moyen de démocratie directe inégalé. Et s’engager nommément pour une cause a toujours été l’acte ultime : j’y crois donc je signe. La pétition contre la Loi Travail a déjà réuni 1,3 millions de signataires, celle pour réclamer la grâce de Jacqueline Sauvage, une femme battue qui avait tué son mari tortionnaire, a dépassé les 400 000 engagements. Et le site français de Change.org (déclinaison nationale d’une entreprise américaine, implantée désormais dans dix-huit pays et disponible en une vingtaine de langues) revendique 7 millions d’inscrits. : un filon, un business…

La pétition virtuelle va-t-elle enterrer l’engagement réel ?

Pourtant l’e-pétition n’est pas l’arme fatale de la mobilisation citoyenne. Loin de là ! C’est plutôt le moyen efficace pour prendre le pouls de la société, pas forcement pour la faire évoluer. Sur la Loi Travail, malgré le 1,3 million de signatures, le gouvernement reste inflexible, alors que les 400 000 engagements en faveur de Jacqueline Sauvage ont abouti à une décision de grâce présidentielle. Mais le danger de l’e-petition reste sa facilité : jusque là, il fallait se bouger, mobiliser, démarcher et convaincre pour réunir suffisamment de signatures. En dessous de 1000 signatures, c’était l’échec. L’arrivée des sites de pétitions en ligne a banalisé nos paraphes. Désormais, un véritable catalogue de mobilisations s’offre à nous : d’une cause méritoire à un combat anecdotique, il suffit de cliquer, parfois par conviction, parfois par sympathie, parfois par inadvertance.

Avec cette mobilisation électronique, on se dédouane à bon compte de militer, d’agir, de financer, de manifester puisqu’on a signé ! L’autre géant de la pétition en ligne, Avaaz. org, propose la même chose et avec la même facilité, même si le site cultive un profil plus politique voire altermondialiste : sur sa page d’accueil, le site explique qu’il « permet à des milliers de citoyens de lancer leur propre campagne pour remporter des victoires locales, nationales, et mondiales ».

Le risque de défouloir électronique

et le risque de banalisation de la pétition

Alors, posons-nous la question : c’est quoi une « victoire locale » ? Réunir 50 signatures de voisins pour obliger l’un d’entre eux à faire taire son chien le soir ? Car il n’existe aucun filtre, aucun contrôle : chacun est libre de lancer, et avec une facilité déconcertante, la croisade de son choix. Trois clics et c’est parti ! Cette facilité pour lancer une pétition laisse place à toutes les dérives, pour toutes les causes : vous n’aimez pas tel animateur télé ? Votre garagiste est trop cher ? Vous pouvez lancer une pétition sur tous ces sujets ! Même l’humoriste contesté Dieudonné a lancé sa pétition en toute légalité pour demander la dissolution de la LICRA (ligue contre le racisme et l’antisémitisme).
On frôle parfois les campagnes de diffamation ou les bonnes vieilles lettres de délation, mais dans une version 2.0 inattaquable puisque c’est l’« avis des citoyens » qui s’exprime. L’ultime dérapage s’est produit en début de mois aux Etats-Unis, où un gorille a dû être abattu dans un zoo pour extraire un enfant qui était tombé dans sa cage. Événement tragique certes, mais qui a déclenché une campagne de harcèlement en ligne hors de proportion : des internautes ont lancé une véritable vendetta contre les parents du petit garçon. La pétition pour que les parents soient tenus pour responsables de la négligence qui a entraîné la mort du gorille a recueilli plus de 470 000 signatures. Et le texte réclame notamment qu’une enquête soit menée pour voir dans quel environnement vivent cet enfant et ses frères et soeurs, afin de les protéger de « la négligence de leurs parents » .

Attention donc aux campagnes de pétitions qui servent aussi de défouloir électronique ! D’autant plus facilement qu’en signant virtuellement, on n’est pas obligé de dévoiler son identité ni le succès réel de la pétition. Certains crient victoire quand ils ont réuni 200 signataires, prétendant avoir « mobilisé » des concitoyens. Peu importe que le garagiste ait baissé ses tarifs, que l’animateur télé ait été remplacé, ou que les pouvoirs publics aient reculé : le seul fait d’avoir publié une pétition suffit à légitimer son objet. Au risque de stigmatiser l’objet du combat ou de banaliser l’engagement citoyen.

« Quand c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit »

Et puis, au delà des réticences fondamentales, il faut se poser l’autre question qui dérange : la question commerciale ! De quoi vivent-elles, ces plateformes de pétitions en ligne ? Réponse : elles vivent de nous ! Pas seulement grâce à nous, mais vraiment de nous, en revendant nos données personnelles ! Comme toujours sur internet, rappelez-vous de la règle : « si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit ! ». Signez pour une cause et vous recevrez d’autres propositions de pétition plus ou moins en rapport avec votre engagement premier… Car vos données (au moins votre mail, voire plus) auront été revendues à d’autres lanceurs de pétition. Un business de carnet d’adresses qui vaut très cher.
Alors, pas de naïveté : signez tout ce que vous voulez mais faites-le en connaissance de cause, et surtout ne vous arrêtez pas à cet engagement virtuel : si un combat vous tient vraiment à cœur, militez,, tractez, relayez, agissez ! Un millier de pétitions sont mises en ligne chaque mois en France, mais toutes les causes ne se valent pas : à force de signer tout et n’importe quoi, un jour, nos mobilisations ne vaudront plus rien. Ci-dessous, nos reportages sur d’autres engagements citoyens, car la pétition n’est pas le seul moyen d’action : signer, c’est bien, faire c’est mieux !
Et si vous voulez nous écrire ou diffuser des vidéos sur Terre Tv, n’hésitez pas: nous, nous ne revendons aucune adresse…

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