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Le Maërl : une algue en voie de disparition

Le Maërl : une algue en voie de disparition
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Par Magali Chouvion

Le maërl est une algue extraite depuis des millénaires pour l’amendement calcaire des sols en agriculture biologique. Elle est aujourd’hui exploitée à l’échelle industrielle pour de multiples utilisations, toutes naturelles et donc « respectueuses de l’environnement » : traitement de l’eau potable, complément alimentaire, cosmétiques, dentisterie… Seul bémol : le maërl, extrait exclusivement en Bretagne, est très fortement menacé de disparition et avec lui de nombreuses autres espèces marines. Ignorance ou indifférence, comment en sommes-nous arrivés à ce que les écolos participent à la destruction de la biodiversité ?

Consommateurs de maërl, plus connu sous le nom de « lithothamme », préparez vous à ne bientôt plus trouver cette algue dans vos magasins ! Depuis cet automne, l’extraction du maërl des Glénan, au sud de la Bretagne, est fortement limitée. L’interdiction totale de l’exploitation est d’ailleurs prévue pour 2011, par l’arrêté préfectoral du 17 octobre 2005. Conséquence : le maërl est désormais une espèce menacée et protégée !

Adieu donc amendements calcaires, compléments alimentaires bio, cosmétiques et boissons bio au lait de soja enrichies ! Les agriculteurs bio, comme l’ensemble de la filière, vont devoir revoir leurs habitudes et trouver des substitutions à cette petite algue calcaire qui, de par ses propriétés, est à la fois une espèce et un habitat ; nurserie de très nombreux bivalves et autres espèces marines.

Une extraction 100 fois supérieure au renouvellement de l’espèce

« Il faut agir vite ! » s’exclame Jacques Grall, le seul scientifique spécialiste européen du maërl. Responsable du domaine côtier à l’Université européenne de la Mer à Brest, il étudie cette algue depuis plus de 10 ans. Selon lui, le maërl est tout simplement en danger. « Nous sommes très loin du prélèvement local de maërl comme à l’avant guerre ! L’extraction d’aujourd’hui est 100 fois supérieure au renouvellement de l’espèce. 8 des 20 bancs de Bretagne ont déjà disparu ces dernières années, principalement autour de Saint-Malo. De par les retombées sédimentaires que provoque cette technique, l’extraction se traduit tout simplement par la disparition totale de l’habitat maërl en lui-même, ainsi que de la biodiversité qui lui est associée ». Poissons et bivalves à forte valeur économique sont aussi menacés. Et avec eux toute la filière piscicole, fortement mobilisée sur ce dossier.

Jacques Grall ajoute : « nous essayons de communiquer sur le sujet, mais la consommation de maërl est très « ancrée » dans la filière bio. Et les tarifs pratiqués sont tels – entre 500 et 700 euros le kilo du lithothamme en gélule, que nous peinons à trouver un écho chez les industriels ! » Heureusement, les pouvoirs publics commencent à réagir. La situation est si préoccupante qu’une étude interministérielle sortira courant 2008. Elle devrait analyser les enjeux environnementaux et économiques du maërl et proposer une gestion adaptée de la ressource.

Sa disparition menace tout un éco-système.

Paradoxe surprenant, pourquoi la filière bio, respectueuse des valeurs écologiques, continue-t-elle à alimenter l’extraction du maërl ? Réponse la plus souvent avancée par les responsables : « L’emploi du maërl en agriculture est à la base même de l’agriculture biologique. Certes, nous pourrions trouver des substitutions, mais il n’y a pas d’urgence. Et puis, nous ne sommes pas les seuls consommateurs ! »

Argument facile, d’autant plus que la filière biologique représente la moitié du chiffre d’affaire des entreprises qui extraient le maërl. Les 50% autres sont utilisés par les stations de traitement d’eau pour neutraliser et reminéraliser l’eau potable à moindre coût. C’est ce dernier usage qui permet à l’industrie de bénéficier d’un titre minier. « Jamais un droit d’extraction n’aurait été accordé spécifiquement pour l’agriculture ou pour une valorisation autre que le traitement de l’eau, explique Michel Ledard, chargé de mission à la Direction Régionale de l’Environnement (DIREN) en Bretagne. Nous sommes en face d’une question de santé publique et nous ne pouvons donc pas stopper d’un seul coup cette industrie, au risque de ne plus pouvoir traiter une grande quantité d’eau. Les unités de traitement ont jusqu’en 2011 pour s’équiper et se réorganiser. A compter de cette date, l’extraction sera complètement arrêtée. »

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La recherche à la traîne

La bio a donc, elle aussi, 4 ans pour trouver des produits de remplacement. Curieusement, on ne s’en inquiète pas chez les écolos. « La recherche sur le lithothamme n’est pas dans nos priorités ; cette algue n’est valable que sur sol acide, et n’est pas utilisée par la majorité de nos agriculteurs », explique-t-on au Groupe de recherche sur l’agriculture biologique (GRAB). « Nous sommes au courant des problèmes que pose le maërl depuis des années, mais nous n’avons pas encore pris le temps d’y réfléchir, il va falloir qu’on le fasse. Bien évidemment… » songe-t-on chez Nature et Progrès, la première association à avoir mis en avant les bienfaits du maërl pour l’agriculture biologique, et qui le maintient dans son « cahier des charges ». « Pour la substitution en agriculture, il va donc falloir attendre. Pourtant, l’utilisation de coquilles d’huîtres broyées, ou d’un bon compost, pourrait également neutraliser le sol », ajoute-t-on au GRAB. En revanche, « les vertus du maërl contre le mildiou ou d’autres parasites sont exceptionnelles. Trouver une substitution demandera des recherches agronomiques poussées », souligne René Cléran, président du comité de contrôle de Nature et Progrès. Et-il déjà trop tard ?

« Mea culpa… »

Si la situation est tellement dramatique, comment les responsables du bio ont-ils pu ne pas réagir ? « Il existe un véritable défaut d’information sur le statut du maërl. Les associations de protection de l’environnement ont dénoncé le problème, mais n’ont pas été entendues par la filière bio. J’ai moi-même essayé de relancer la question il y a 2 ans, mais personne n’a réagi. » explique M. Jacques Caplat, chargé de mission en politique environnementale à la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique (FNAB). Il ajoute : « Cette situation nous parait tellement improbable que personne ne la relève ! Nous sommes tous très impliqués dans la protection de la biodiversité. Si nous ne préservons pas les écosystèmes, nous sommes en complète contradiction avec notre démarche générale ! ». Quant à Serge Le Heurte, responsable des achats du réseau Biocoop, il n’imagine pas un seul instant que l’agriculture biologique ne soit pas consciente de la situation : « Pour moi, les agriculteurs bio étaient forcément au courant de la disparition du maërl, et je ne me suis pas préoccupé des amendements qu’ils utilisaient. J’aurais dû faire plus attention, mea culpa… ». Etrange, donc, ce défaut d’informations, cet « oubli » du maërl dans les méandres des préoccupations de la filière bio. En attendant, cette algue disparaît chaque jour un peu plus pour se retrouver dans nos assiettes et nous régaler de produits biologiques. Nous, fervents défenseurs de la biodiversité !

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